Vers l’hypercitoyen, acteur heureux à l’ère des plateformes numériques

Les décisions politiques américaines du GPS civil et de l’internet ont fait émergé des géants. Rien n’était planifiable, prévisible. Aucun état stratège ne pouvait penser Facebook, Amazon, Google ou Apple. Les GAFA sont des purs produits de l’innovation. Ces jeunes plateformes mettent en œuvre de nouveaux mécanismes pour se relier à leurs « clients », la multitude. Elles inventent en même temps les produits, les services, les contenus et les outils de reliance. Toutes différentes sur leurs marchés, elles se rejoignent sur un point majeur : l’industrialisation de la production et de l’utilisation de métabases de données sur nos usages, nos comportements numériques, nos pratiques – notamment de mobilité, de soins, d’achat – et nos contacts, nos réseaux.

Plus vous utilisez une plateforme pour bénéficier de ces services, plus elle apprend de vous, plus elle évolue pour répondre à vos besoins identifiés ou suscités ou itérés. Chacun dans son domaine, les nouveaux marchands de l’économie collaborative s’appuient également sur des outils numériques similaires. Ils mettent en relation l’offre et la demande grâce à un design soigné intégral (inscription, mise en relation, paiement, notation, …). Se faisant, le « client » fournit des données le concernant, permettant en même temps d’améliorer son expérience et d’alimenter une métabase de données. Finalement, malgré l’actualité, il n’y aurait donc aucun nouveau modèle d’affaire. L’utilisateur reste un « client » qui n’a pas tous les éléments, toute la vision, toutes les informations.

La jeune histoire ne nous dit pas si ces acteurs aujourd’hui nombreux, sectorisés, isolés vont, ou pas, s’associer, se faire acheter par un géant. Uber et Google et/ou Facebook par exemple, UberFresh et/ou Amazon demain ? Comment seront utilisées, gérées à court et moyen termes les métabases de données ? Et si l’opportunité offerte par la relation pair à pair mise en œuvre dans l’économie collaborative n’était qu’une illusion pour répliquer le modèle principal des acteurs marchands : l’asymétrie ou plus exactement le panoptisme (vers encadré). Pour sortir vers le haut : Quelles seraient les nouvelles structures offrant l’holoptisme (voir encadré) aux citoyens ? Comment combiner la puissance de la multitude avec une structure marchande tout en permettant une gestion équilibrée et inédite des métabases de données ? Par exemple, comment organiser en harmonie et en synergie une entreprise tournée vers la satisfaction de ces clients associée à une ONG détenue par les « clients-citoyens », abritant et gérant les métabases de données ?

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Du panoptisme à l’holoptisme : Le panoptisme se caractérise par la mise en œuvre de solutions (technique, juridique, procédure, …) ayant pour objectif de cacher des informations, des points de vue à certaines personnes et donc de permettre à d’autres d’y avoir accès. En général, le panoptisme est associé à des structures pyramidales. A l’inverse, l’holoptisme permet à tous les membres d’un groupe de percevoir en temps réel les manifestations des autres membres, les liens entre soi et les autres, entre les autres et les manifestations émergeantes du groupe lui-même. Ces configurations et modes de fonctionnement :

– se montrent accessibles et disponibles à tous en temps réel ;

– ne surchargent pas d’information, mais au contraire offrent à chacun des synthèses artificielles « angulées » et contextualisées

– permettent la matérialisation, la visualisation et la circulation d’objets-liens destinés à organiser la convergence et la synchronisation du collectif.

L’holoptisme existe naturellement chez l’homme, en petit groupe comme une équipe de sport, un groupe de musique, une tribu, une réunion de famille. Il se travaille et se développe également. Comme l’indique Jean-michel Cornu, « l’être humain est un animal social qui a une très grande capacité à faire des alliances (nombre de Dunbar élevé, capacité holoptique) et à se faire accepter dans une alliance (montrer du doigt, sclère très visible, langage symbolique). Une telle alliance apporte un véritable avantage de survie. À l’intérieur d’un tel groupe choisi, chacun peut voir les liens entre tout le monde. La confiance peut donc se développer, le don et l’échange se font naturellement. Mais notre capacité d’alliance « naturelle » est limitée (probablement à une douzaine)… nous avons dû développer de nouveaux instruments pour faire des alliances bien plus grandes. ». Le numérique fait parti de ces instruments permettant de forger des espaces permettant l’holoptisme en grand nombre. Ce n’est qu’un moyen. Seuls la pratique et l’entraînement permettront de faire naître des hypercitoyens fonctionnant principalement en situation d’holoptisme dans des collectifs étendus.

Lire sur ce sujet les articles et voir les vidéos de Jean-françois Noubel et l’article de Jean-michel Cornu

 

Et si les principales innovations étaient finalement dans de nouveaux statuts combinés, croisés, équilibrés entre l’acteur marchand et l’association ou ONG, permettant des développements, des croissances financières, humaines, … de toutes les formes de richesses, dans un système holomidal (lire le récent rapport du conseil d’Etat sur le numérique qui souligne le besoin de renforcer la protection des individus).

 

Vieux de quelques années à peine, Blablacar, Uber, Airbnb se développent rapidement et concurrencent des filières établies. Cette croissance est inscrite dans leurs gênes, ils en sont d’ailleurs obligés pour satisfaire la demande toujours en évolution de la multitude. Se faisant, ils développent des structures mentales, financières et d’organisation inédites pour y répondre. Les « concurrents » malgré tous leurs efforts ne pourront pas lutter car leur modèle d’affaire historique a figé tous ces leviers. Pourtant les acteurs de l’économie collaborative ne rendent pas aux utilisateurs toutes les richesses que ces derniers produisent. Notamment, les questions des métabases de données, de la transparence de algorithmes construits grâce aux données d’usage, ou encore les données individuelles et privées vont se poser de plus en plus. Ces acteurs pourraient, quand il est encore possible, nouer avec la multitude un contrat radicalement nouveau : faire de ces données et de l’holoptisme, la base de nouvelles relations entre les pairs, entre les pairs et l’acteur marchand, entre les pairs et les acteurs publics (collectivité, état), entre les pairs et de nouveaux acteurs marchands.

 

S’appuyant sur ces nouvelles connaissances, de nouvelles opportunités vont émerger. L’holoptisme permet à des collectifs de s’auto-ajuster en supprimant les longues chaînes de décision et réduisant les boucles retroactives. L’innovation dite sociale pourra se déployer, en fonction des besoins, des contextes territoriaux, en partant de citoyens pionniers puis par diffusion au sein de la société. Ces nouvelles richesses, dont la plupart ne seront pas basées sur des monnaies rares, bénéficieront à la fois aux acteurs marchands, aux collectivités et aux citoyens. Il ne s’agira pas de répartition de ces richesses, au sens d’un gâteau que l’on coupe, mais plutôt de réplication au sens d’un rhizome qui se propage et se replante.

 

Que feriez vous d’un véhicule open source, avec tous les plans et les logiciels de conception associés ? Que feriez vous d’un véhicule prototypable localement, montable par tout le monde, bricolable, réparable, permettant de réaliser les mobilités quotidiennes, dont la valeur ne serait pas uniquement dans l’objet mais l’écosystème de services qui reste à inventer autour de lui ? Que feriez vous de la multitude d’idées et d’adaptations sur ces véhicules partagées en réseau pair à pair ? Que feriez vous des métabases de données de véhicules partagés et de sièges libres en circulation, permettant de se positionner dans la multitude, et de forger les prochaines plateformes à forte capacité d’holoptisme ? Au delà des services proposés par les acteurs existants, quelles représentations de nos mobilités, quelles solutions proposeriez vous dans vos territoires ?

 

Nous n’avons jamais été aussi près d’une nouvelle forme d’échange. Les modes de consommation collaborative actuels seraient transitoires, des passerelles, à la fois marchands traditionnels et précurseurs (selon l’étymologie, celui qui court en avant) de nouvelles formes d’innovations sociales dont l’holoptisme serait intégré « by design ». Les métabases de données ne resteront pas fermées, propriétés des acteurs marchands ; les citoyens/consommateurs demanderont selon leurs niveaux d’implication : Qui possède des données me concernant ? Qu’en fait-il ? Peut-il me les rendre? Puis je les supprimer ? Puis je les donner à un autre acteur marchand ? Les vendre ? Puis-je les visualiser pour apprendre des choses me concernant ? Puis-je alors imaginer seul ou avec d’autres de nouveaux usages de ces données ? Puis-je identifier les différentes tribus auxquelles je me rattache ?

 

Il s’agit maintenant de donner la capacité à chacun de se positionner individuellement dans le collectif, de décider seul ou en groupe comment évoluer, apprendre telle compétence, se relier à telle personne ou collectif. Renforcer ainsi les qualités auto-adaptatives de ce système complexe en améliorant à la fois le nombre de connexion, la qualité des liens et des boucles retroactives, les compétences individuelles, les outils pour appréhender le collectif et mieux agir ensemble sans structure de pilotage. Nous connaissons des collectifs entraînés pour agir en permanence en situation d’holoptisme : Une équipe de sport collectif, un groupe de musique, une tribu.

 

Pour de plus grands collectifs, tout est à inventer. S’appuyant sur les acteurs pionniers de la consommation collaborative, sur les outils numériques des réseaux, nous avons besoin d’identifier ces pionniers pour mettre en œuvre les prochaines étapes :

Quels sont, pour vous, à travers le monde, les acteurs, les dynamiques sociales, les plus proches pour expérimenter ces structures hybrides [marchand / association – ONG, ou autre] ? permettant d’utiliser différemment les métabases de données en impliquant les citoyens au centre, garantissant de placer chacun en situation d’holoptisme, ouvrant alors de formidables capacités d’innovations issues de la multitude devenue « outillée et réflexive ».

Pour que se révèlent dès demain les hypercitoyens.

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