Bricolons-nous ! (2/2)

(suite de l’article Bricolons-nous ! (1/2)). Individuation et travail solitaire permanent sur ses talents, couplé à des pratiques de reliances multiples pour s’engager dans des projets collectifs, telles seront nos prochaines activités.

En nous engageant dans ces mutations, cela permettra également de nous construire ensemble un avenir crédible & souhaitable.

Jean-Pierre DUPUY nous apporte dans son dernier ouvrage, l’avenir de l’économie, des pistes de réflexion pour nous aider à penser le monde qui vient. Il poursuit ici les concepts développés dans ses précédents livres sur la place du Sacré, sur nos moyens de concevoir l’avenir, et les enseignements philosophiques que l’on peut apprendre des catastrophes. Hélas pour les futurs lecteurs, les thèses proposées ne sont pas simples, elles reflètent la complexité de nos choix liés à de nombreux bouclages que nous aborderons. Décidemment, il n’y a pas de solutions simples pour résoudre nos problèmes …

Mais heureusement les enseignements à retenir sont nombreux, puissants, et couvrent de nombreux domaines. L’ouvrage embrasse plusieurs concepts structurants pour quiconque s’intéresse aux années à venir : le rôle du politique, l’imaginaire collectif, la prospective, l’avenir et le lien causal.

L’économie vue comme un mensonge collectif à soi-même

Reprenant un des pères de l’économie, Adam Smith, et son ouvrage Théorie des sentiments moraux, J-P.Dupuy nous rappelle que les agents économiques (nous) croient poursuivre l’utilité (bien être matériel), mais en fait, ils recherchent « le regard des autres », l’approbation. « Peu importe que les autres convoitent ce qui ne mérite pas d’être convoité, ce qui compte c’est le regard de convoitise lui-même. C’est de ce regard que, sans le savoir, chacun est friand ». Ce « mensonge collectif à soi-même » est profond, d’autant plus que les agents sont dans l’opacité sur leurs propres motivations et sur celles des autres.

Le problème est dans notre cas que ce mensonge collectif est lourd de conséquences collectives et individuelles. Peu à peu les murs se hissent pour devenir moins franchissables : dépendance aux énergies, dépendance à la consommation de biens et services, et progressivement dé-capacité de faire soi-même.

L’autotranscendance

Jusqu’à présent J-P.Dupuy nous indique que l’économie nous a permis, après le Sacré que nous avons délaissé, de contenir la violence par un mécanisme singulier appelé auto-transcendance. Ainsi, l’économie fait barrage à la violence par des moyens violents mais moins violents que si elle n’était pas active. Ce mécanisme d’autotranscendance permet à une « bonne » violence de contenir la « mauvaise ». Les récents phénomènes nous donnent quelques exemples de la capacité du système économique de s’auto-organiser même si les dommages collatéraux deviennent de moins en moins soutenables.

En résumé, l’économie nous permet, pour le moment, de perpétuer nos mensonges collectifs à mous mêmes tout contenant, mais de moins en moins, la violence des hommes. Cela nous oblige maintenant à revoir notre capacité à penser les conséquences de nos actes, à concevoir l’avenir.

L’avenir

J-P.Dupuy revient ensuite sur ses thèses liées à notre capacité collective à penser l’avenir. Cet avenir, nous le construisons précisément par des actions engagées sur la base d’un avenir que nous croyons possible mais qui résultera des actions engagées. « Cette boucle causale traduit que la connaissance humaine, y compris celle qui porte sur l’avenir, est indissociable de l’action ». Ainsi par exemple, l’incertitude des valeurs présentées par le GIEC concernant l’augmentation des températures, provient en partie des politiques mises en œuvre qui dépendent elles-mêmes de la crédibilité que l’on accorde aux valeurs présentés par le GIEC et aux risques associés.

« La description de l’avenir est un déterminant de l’avenir ».

La façon dont nous décrivons les possibles, dont ils sont compris par tous les citoyens, y compris les décideurs, provoquera ou pas des réactions qui causeront l’avenir ainsi décrit. La psychologie cognitive devient tout aussi importante que la science du climat. J-P.Dupuy utilise là aussi le concept de l’autotranscendance qui permet à un collectif de se construire un avenir enviable, crédible et partagé pour déclencher naturellement les actions qui engendreront sa propre réalisation.

L’auteur nous propose là une piste particulièrement intéressante. Constatons d’abord que nous n’avons pas collectivement développé en concertation avec l’ensemble des acteurs cette image souhaitable pour le bien commun dans de nombreux domaines : emplois, énergies, mais également formation, éducation, … Pour construire cet avenir collectif, souhaitable et crédible, il devient dès lors nécessaire de comprendre le principe développé du catastrophisme éclairé, considérant les risques liés à l’inaction.

Le catastrophisme éclairé

Il s’agit, comme l’a développé longuement J-P.Dupuy, « d’une ruse qui consiste à faire comme si nous étions la victime d’un destin tout en gardant à l’esprit que nous sommes la cause unique de notre malheur. Il nous faut vivre désormais les yeux fixés sur cet évènement impensableavec l’objectif, non pas de le rendre impossible, mais d’en retarder l’échéance le plus possible ».

Hors, sans cette vision collective, nous ne serons pas capables de nous transcender, de nous extraire, tel un alpiniste plantant son piolet plus haut que lui, de la situation dans laquelle nous sommes enfermés. Le catastrophisme éclairé est donc avant tout un processus intellectuel permettant de trouver des issues favorables.

Soit les murs liés à notre inaction se hisseront et nous nous replierons encore, jusqu’aux prochains chocs, sur nos mensonges à nous-mêmes ; soit le collectif aura réussi à se hisser au dessus de lui-même et à se projeter vers l’avenir.

L’avenir et le présent via le numérique

Ces concepts largement développés par J-P.Dupuy dans plusieurs ouvrages dont la Marque du Sacré, Petite métaphysique des tsunamis, semblent rejoindre également ceux liés à l’intelligence collective. En effet, les évolutions de ce domaine sont nombreuses, portées notamment par de nouveaux outils numériques inédits dans l’histoire de l’humanité, facilitant la construction de réseaux, de collectifs vivants, voire d’une forme de conscience.

D’une part ces outils numériques peuvent nous permettre, en capitalisant nos pratiques quotidiennes, nos choix individuels instantanés, de prévoir l’avenir en apprenant les boucles rétroactives. Le temps réel nourrit des outils prédictifs multifacteurs qui alimentent à leur tour nos choix à l’instant présent. Cette boucle, qui va chercher dans le futur, pour mieux nous guider dans l’instant se retrouve dans les schémas décrits par J-P.Dupuy. Ainsi, les outils numériques peuvent, si nous le décidons, nous permettre de réaliser collectivement cette auto transcendance vitale en matérialisant le futur, en donnant corps à une forme de conscience collective. Les mécanismes cognitifs seront mieux intégrés au processus et nos actions conduiront vers cet avenir souhaitable et crédible.

Et d’autre part, le numérique construit réellement des communautés d’intérêts, des tribus, des réseaux. Ces collectifs deviennent capables d’échanger, de construire des connaissances communes, puis d’initier des actions. L’analyse sémantique des conversations couplée avec celle des réseaux permettent de rendre visible et manipulable ces réseaux (voir cette vidéo sur l’analyse des réseaux sociaux).

Pour la première fois de notre histoire, nous pouvons nous observer construire des communautés d’intérêts et des biens communs en grand nombre. Cette capacité réflexive (lire un article précédent sur ce sujet) est essentielle pour apprendre à fonctionner avec des liens « faibles » et horizontaux, puis pour pouvoir se construire un avenir crédible et souhaitable.

Mais bien entendu, ces mêmes outils numériques peuvent également être utilisés pour nous maintenir dans notre situation actuelle si nous les laissons dans les mains de quelques uns. Pour être rigoureux, il faut leur faire subir le même sort et les inscrire dès à présent dans une description de l’avenir souhaitable qui intègre ces outils numériques pour que naturellement nos actions à venir nous conduisent à les utiliser en masse, à se les approprier en apprenant dès les départs le fonctionnement des machines avant que ces dernières ne nous commandent (lire sur ce sujet les 10 commandements à l’ère du numérique).

Il devient ainsi possible à un collectif de grande taille de se constituer, de passer à l’action et de se donner une image de lui-même, permettant de construire cet avenir souhaitable et crédible pour mieux s’extraire de la situation actuelle, remettant alors en même temps l’économie et les machines (numériques) à leurs places, celle de « l’intendance ». 

Il devient urgent de faire du bricolage de soi, un Art.

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Un commentaire pour Bricolons-nous ! (2/2)

  1. trami dit :

    Ce n’est plus du bricolage qui est proposé mais une véritable boîte à outils qui est mise à disposition, qui nous interpelle, qui appelle à l’action, qui incite à l’expérimentation de nos communs, de notre inconscience collective. Merci

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