Entretien avec Pierre Lévy – conscience du futur, futur de la conscience

Nous avons à résoudre des problèmes complexes au sens d’Edgar Morin : énergie, alimentation, dérèglement climatique, etc, que nous retrouvons “imbriqués” dans le domaine des transports. Individuellement, de nombreuses personnes perçoivent les enjeux et ont identifié des solutions. Mais collectivement les organisations, dans lesquelles ils évoluent, restent bloquées dans des processus et des schémas de décision, sans réelle capacité à évoluer et se transformer à la hauteur. Une des pistes pour expliquer ce paradoxe se trouve dans les mécanismes de l’intelligence collective.

L’intelligence collective est une propriété du vivant qui se manifeste quand plusieurs personnes interagissent avec un objectif commun : trouver une solution, développer un produit, réaliser une oeuvre ou une activité sportive. Un groupe de musique, une équipe de foot ou un service d’une entreprise mettent en oeuvre des actions coordonnées différentes en fonction de leur intelligence collective avec plus ou moins de réussite.

En effet, cette dernière se développe, s’entraîne, se révèle ou pas, à la fois par des exercices collectifs et individuels. Il existe plusieurs grandes formes d’intelligence collective (IC):

  • En essaim, notamment pour les insectes ou les animaux qui vivent en grand nombre.
  • Originelle, pour les petits groupes de moins de 20 personnes. Une fois entraînées, les personnes se connaissent très bien, elles sont capables de se coordonner pour réaliser des tâches très complexes quasiment sans se parler, chacun exploitant ses talents individuels tout en observant et s’ajustant en fonction des actions des autres membres. Chacun comprend le groupe qui se réalise à travers les actions individuelles. Cette forme d’IC est très adaptative, agile mais elle fonctionne uniquement en petit nombre pour conserver des interactions.
  • Pyramidale, pour les groupes de plus de 20 personnes jusqu’à des milliers et même des millions. Cette intelligence collective est mise en oeuvre dans les environnements stables pour construire, agir, développer, gérer des entreprises, des villes, des armées ou des Etats. Elle est structurée par des processus pour planifier et surtout être sûr que chacun va réaliser une tâche précise pour que le tout progresse “comme prévu”. Cette forme d’IC fonctionne mal dans les environnements changeant puisque les processus doivent être revus en permanence et le sommet de la pyramide n’a pas tous les éléments pour gérer la complexité et prendre toujours les bonnes décisions.

Pour résoudre nos problèmes actuels, complexes, impliquant un grand nombre de personne et d’organisation dans des environnements variables, une nouvelle forme d’intelligence collective est requise. Elle émerge notamment via les médias numériques : l’IC appelée holomidale. Elle permettrait de fonctionner comme dans les petits groupes en interaction permanente pour permettre à chacun d’agir en tenant compte des autres, mais en le faisant en grand nombre. Je fais l’hypothèse qu’une telle forme d’intelligence se développe(ra) grâce et avec un autre niveau de conscience. Il s’agit donc d’échanger avec des personnes qui explorent le futur de la conscience.

Un premier entretien porte sur le langage. Notre langue est un des moyens inventés par l’homme pour communiquer, se comprendre, agir, apprendre et se représenter le monde. C’est d’une certaine façon un, parmi plusieurs, “système d’exploitation de notre environnement” que nous avons créé. Une évolution de la conscience passe sans doute par une évolution de plusieurs “systèmes d’exploitation” de notre environnement. D’autres entretiens porteront également sur l’argent, l’alimentation ou encore les échanges pair à pair.

20170615_190928Pierre Lévy publie en 1994 un premier livre sur l’intelligence collective et oeuvre depuis plusieurs années à penser, concevoir et maintenant réaliser le premier métalangage universel : l’IEML. Ce métalangage pourra être traduit à partir de plusieurs langues maternelles. Un précédent article a été rédigé sur l’IEML en s’appuyant sur le livre de Pierre Lévy : la sphère sémantique.

J’ai toujours été fasciné par le langage.

La principale caractéristique de l’IEML est d’être parfaitement compris et manipulable par des ordinateurs. Ce langage apparaît comme un moyen possible pour améliorer notre réflexivité : capacité à nous voir échanger et fonctionner en tant que groupes sociaux, donc notre conscience du monde. La langage, comme d’autres règles sociales, structure aujourd’hui nos représentations et donc notre conscience.

Avec Wikipedia tout le monde peut écrire et éditer, mais il s’agit d’une représentation identique à l’encyclopédie.  Il n’y a pas de possibilité “d’anguler” pour chacun un point de vue sur un sujet et d’aider à comprendre les points de vue d’autres personnes. L’IEML produit une mémoire commune que tout le monde peut créer mais aussi contribuer à analyser d’une manière ouverte et consciente  : c’est une nouvelle forme de communication exploitant pleinement les capacités du numérique. Aujourd’hui ces techniques existent mais sont utilisées par des sociétés privées essentiellement pour du marketing. Nous considérons ici l’IEML comme un nouvel espace public à imaginer.

Avec l’IEML, tu rentres dans une bibliothèque, idéalement tous les livres se réorganisent autour de toi selon tes lectures, tes goûts pour te présenter les meilleures propositions et les allées correspondant à tes sujets.

Pour Pierre Lévy, l’IEML est une nouvelle forme de langage qui utilise toutes les potentialités du numérique. Il permet de percevoir comment nous parlons d’un sujet donné en ajoutant une nouvelle “boucle sensorimotrice”. Ce retour, ce “feedback”, alimentera à son tour nos échanges. Sur des sujets complexes et ambitieux comme lors des COP sur le climat qui obligent des négociations avec de nombreuses cultures et langues différentes, nos processus démocratiques actuels sont trop lents et limités. L’IEML pourrait les amplifier, les augmenter.

Nous n’avons pas aujourd’hui les outils pour se voir “penser ensemble”. L’IEML fournira des représentations explorables et synthétisables de nos idées. Il nous renverra “toutes les longueurs d’onde du réel” et pas uniquement certaines comme celles proposées par les médias actuellement. Pierre Lévy prend également un grand soin sur le design de l’IEML et considère son développement comme une œuvre artistique.

Je veux que ce soit beau à l’intérieur et l’extérieur. Au lieu d’utiliser les lettres pour leur qualité sonore je les utilise comme idéogrammes.

Les représentations de l’IEML seront immersives pour garantir une communication pleinement stigmergique et servir d’objet lien. Luc Courchênes, artiste numérique directeur scientifique de la SAT (société des arts technologiques à Montréal) gère un espace immersif 3D. Il propose d’héberger la future démonstration : « Pendant que l’on parlera la mémoire collective se construit, le réseau sémantique se différencie pour fabriquer ensemble notre contexte commun ».

Le plus petit élément de l’IEML est un triplet : une donnée, une catégorisation et une évaluation produite par une personne un groupe de façon objective. C’est un acte. Les données ont un url, les catégories ont un usl (uniform semantic locator), les évaluations sont gérées par des tokens.

Beaucoup de relations interpersonnelles pourraient être autogérées par l’intermédiaire de ce triplet. Et visualisables dans un espace 3D. Tout est tracé pour être auditable : on obtient ainsi des territoires selon les communautés.

Ce sera notre premier langage calculable qui permettrait de passer à un niveau de conscience supérieur et d’augmenter notre intelligence collective.

Est ce que l’IEML sera accessible à tout le monde et pas uniquement pour renforcer les élites ?

Pierre Lévy : Les Scribes représentaient 1 % de la population, ils dominaient l’économie et la politique. Ils étaient formés pendant plus de 10 ans pour maîtriser les hiéroglyphes. 5000 ans après, on a changé de media, d’institutions, et on enseigne à écrire et lire en 3 ans à presque 90 % de la population.

L’IEML permettra de former tout le monde et d’être utilisable par tous. Au départ, il sera limité aux personnes connectées au web, en commençant par les scientifiques puis il se diffusera.

Dans l’histoire de l’humanité le médium ne cesse de se complexifier. D’abord le langage oral, puis l’écriture, dont certaines formes conduisent plus que d’autres à progresser, puis l’imprimerie et la naissance de la science moderne. Ces évolutions ont d’abord été expérimentées dans les communautés scientifiques.

Concrètement, comment procèdes-tu ?

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Pierre Lévy : Comme toute entreprise numérique, nous avons adopté les méthodes agiles pour produire sans savoir dès le départ tout le chemin. Nous testons et validons progressivement. Je suis à peu près sûr d’arriver à une démonstration.

L’IEML va permettre de créer de nouveaux mot à partir d’un dictionnaire de termes initiaux (voir ci dessous). « La bibliothèque est ouverte tout le monde peut écrire dedans ». Pour le moment il y a environ 4000 mots IEML traduits en langues naturelles avec un objectif de 10000 mots pour le dictionnaire final. L’IEML sera fourni avec un kit complet : éditeur, dictionnaire, bibliothèque et navigateur. Bien sûr nous pourrons l’utiliser sans connaître l’IEML puisque tout sera traduit dans les langues maternelles des utilisateurs.

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Exemple de texte en IEML

Ce sera une réussite si, dans 5 à 10 ans, il existe une plateforme sociale avec des enseignants chercheurs utilisant ce système de catégorisation où l’interprétation n’est jamais fermée, s’il existe une communauté, si l’IEML donne un avantage compétitif à ceux qui l’utilisent. L’IEML ne va pas supprimer la différence des points de vue mais plutôt venir enrichir les échanges par la transparence.

La prochaine étape opérationnelle sera de réaliser une curation collaborative sur une revue avec un 1er cercle de personne. En rendant les processus de catégorisation des échanges plus transparents et réflexif, nous allons va voir émerger la structure de l’IC de la communauté. En fait l’IC de la communauté viendra se refléter dans la dynamique de sa mémoire commune récemment créée par les échanges.

Vivement la démonstration !

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Le futur de la conscience, conscience du futur

Les architectures connues de la société vacillent : travail, monnaie, hiérarchie et autorité. Quelles sont les prochaines architectures ? Sont elles déjà visibles ? Nous parlerons du travail, de l’individu et du collectif, du pair à pair, du langage et des monnaies. Comment parler d’un point de vue individuel puisque l’individu est lui-même influencé par le collectif construit par des individus ? Comment peut-on s’extraire de la culture dominante pour percevoir et échanger sur de « nouvelles » cultures en construction ?

La transition écologique et énergétique n’est-elle pas avant tout une transition de notre niveau de conscience, individuel et collectif.

Si tout change “en même temps”, aurons nous encore des repères ? quels sont les constantes qui ne changent pas ? comment s’y préparer au mieux ? Une approche holistique est essentielle mais terriblement difficile à concevoir et mettre en œuvre, quels conseils pratiques pour commencer ?

Dans une série d’article, nous échangerons avec une série d’exploratrices et d’explorateurs. Ces personnes travaillent au quotidien certains aspects de notre culture actuelle pour la transcender. Ils sont bien souvent eux mêmes aux frontières des connaissances et s’utilisent pour comprendre les liens intimes et fractales entre le « je » et le « nous ». Peut-on ainsi mieux « se voir » parler ensemble, peut-on échanger sans argent rare, sans structure centrale, avec bienveillance sans compétition ou encore créer des œuvres communes. Ces démarches individuelles pourraient influencer à la fois les individus dans leur singularité et leurs échanges.

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Du lézard au linchpin

Est-ce que Seth Godin a lu Teilhard de Chardin ? Seth Godin, dans son livre Linchpin : Are you indispensable ? reprend nombre d’éléments introduits par Teilhard dans les années 1950 concernant la place de l’Homme dans la nature, son développement et ses évolutions. Alors que Teilhard développe son argumentaire à partir d’observations issues de la géologie, de la biologie, de l’anatomie et de la théologie pour nous projeter dans le futur, Seth se concentre sur l’entreprise, le capital, les employés et les linchpins.

Nous sommes dans les années 1950. Teilhard positionne l’Homme à la pointe de l’évolution du vivant. Son cortex, son système nerveux central sont tellement supérieurs aux autres espèces qu’il ne peut pas s’arrêter là. Il réussit alors, par la puissance du raisonnement et de l’observation, à nous guider dans notre futur. Après la biosphère, mince sphère du vivant accrochée au minérale, l’espèce humaine verra apparaitre une noosphère, « sphère de l’esprit » encore plus fine reliant les hommes et les consciences. Teilhard était convaincu qu’une forme très primitive de conscience se trouvait répandu à travers la nature. C’est pour l’homme un immense avantage biologique qui lui permet de faire face aux changements. Hors, constatons que notre monde moderne se caractérise par le chaos, le cygne noir : des changements incessants, imprévisibles, avec de grandes conséquences. Nous avons donc des capacités sous-exploitées pour évoluer dans l’incertitude.

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Les nouveaux nomades

Thierry Crouzet nous amène dans notre futur. Malgré le titre « l’alternative nomade« , le nomadisme n’est pas présenté vraiment comme option, mais notre unique solution. Le nomadisme numérique offre une capacité inédite pour se libérer, pour nous libérer en devenant des artisans du flux.  Surfer sur le flux pour s’individuer sans s’individualiser :

Si les sédentaires se nomadisent et se libèrent peu à peu de la finance, nous changerons de monde. Nous n’avons guère d’autre choix. Les problèmes globaux comme la faim ou les dérèglements écologiques deviennent de plus en plus pressants. Nous nous retrouvons au pied du mur. Nous ne pouvons plus reculer. Pourquoi n’avons-nous encore rien fait ? Par manque de volonté politique sans aucun doute, mais, surtout, parce que nous étions tout simplement incapables de coopérer, de nous individuer, de nous libérer.

Les dispositifs numériques comme les réseaux sociaux, les processus pair à pair ou encore les oeuvres « communes » (comme wikipédia ou wikispeed) constituent autant de leviers pour se nomadiser. Le nomade s’allège pour mieux relier les territoires, pour mieux se relier aux autres, il développe également des compétences singulières qui lui assure une activité sociale. Aujourd’hui, la connaissance distribuée, nos reliances horizontales apportent les briques pour permettre à chacun de s’individuer par friction successive, pour s’alléger des mèmes sociaux, pour s’entraîner à fonctionner en tribus tout en se formant soi-même. En s’interconnectant, nous augmentons la complexité de nos réseaux, mais également la puissance de nos actions, leurs impacts, notre adaptabilité, notre résilience et finalement la possibilité de résoudre les problèmes majeurs de nos sociétés modernes.

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Le graph social

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Vers l’hypercitoyen, acteur heureux à l’ère des plateformes numériques

Les décisions politiques américaines du GPS civil et de l’internet ont fait émergé des géants. Rien n’était planifiable, prévisible. Aucun état stratège ne pouvait penser Facebook, Amazon, Google ou Apple. Les GAFA sont des purs produits de l’innovation. Ces jeunes plateformes mettent en œuvre de nouveaux mécanismes pour se relier à leurs « clients », la multitude. Elles inventent en même temps les produits, les services, les contenus et les outils de reliance. Toutes différentes sur leurs marchés, elles se rejoignent sur un point majeur : l’industrialisation de la production et de l’utilisation de métabases de données sur nos usages, nos comportements numériques, nos pratiques – notamment de mobilité, de soins, d’achat – et nos contacts, nos réseaux.

Plus vous utilisez une plateforme pour bénéficier de ces services, plus elle apprend de vous, plus elle évolue pour répondre à vos besoins identifiés ou suscités ou itérés. Chacun dans son domaine, les nouveaux marchands de l’économie collaborative s’appuient également sur des outils numériques similaires. Ils mettent en relation l’offre et la demande grâce à un design soigné intégral (inscription, mise en relation, paiement, notation, …). Se faisant, le « client » fournit des données le concernant, permettant en même temps d’améliorer son expérience et d’alimenter une métabase de données. Finalement, malgré l’actualité, il n’y aurait donc aucun nouveau modèle d’affaire. L’utilisateur reste un « client » qui n’a pas tous les éléments, toute la vision, toutes les informations.

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L’ordre puis le Chaos

Ce texte est largement inspiré du livre de Bruno Marion : Chaos, mode d’emploi. Merci Bruno !

« Deux choses nous menacent, l’ordre et le désordre », Paul Valéry.

Pour y vivre pleinement, le monde doit se regarder tel qu’il est, complexe, multiple, fractal. Notre culture occidentale s’appuie sur des principes et des valeurs principales binaires et une vision linéaire des événements. Ces prismes apportent des avantages dans un monde stable et prévisible : la capacité à organiser les activités, à les « rentabiliser » au maximum pour en assurer une grande productivité. L’ordre devient légitime, le désordre, lui n’étant alors que transitoire. Les événements doivent être prévisibles, confortant les personnes qui y croient, renforçant l’éducation pour tous à cette lecture du monde. Tout le reste n’est que détail à ranger dans des boites : signal faible, délinquant, hors la loi, crise passagère.

Mais voilà, ce monde là n’existe plus. A t-il d’ailleurs vraiment existé ? Lire la suite

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Bricolons-nous ! (2/2)

(suite de l’article Bricolons-nous ! (1/2)). Individuation et travail solitaire permanent sur ses talents, couplé à des pratiques de reliances multiples pour s’engager dans des projets collectifs, telles seront nos prochaines activités.

En nous engageant dans ces mutations, cela permettra également de nous construire ensemble un avenir crédible & souhaitable.

Jean-Pierre DUPUY nous apporte dans son dernier ouvrage, l’avenir de l’économie, des pistes de réflexion pour nous aider à penser le monde qui vient. Il poursuit ici les concepts développés dans ses précédents livres sur la place du Sacré, sur nos moyens de concevoir l’avenir, et les enseignements philosophiques que l’on peut apprendre des catastrophes. Hélas pour les futurs lecteurs, les thèses proposées ne sont pas simples, elles reflètent la complexité de nos choix liés à de nombreux bouclages que nous aborderons. Décidemment, il n’y a pas de solutions simples pour résoudre nos problèmes …

Mais heureusement les enseignements à retenir sont nombreux, puissants, et couvrent de nombreux domaines. L’ouvrage embrasse plusieurs concepts structurants pour quiconque s’intéresse aux années à venir : le rôle du politique, l’imaginaire collectif, la prospective, l’avenir et le lien causal. Lire la suite

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