Avec l’Hypercortex, l’humanité commencera à devenir intelligente

Pierre Lévy (voir ici son blog) nous propose un voyage dans notre futur. Rassemblant plusieurs décennies de travail sur un large spectre de sujet, une bibliographie impressionnante, la sphère sémantique fait partie de ces ouvrages encyclopédiques. Cet ouvrage est accessible en version pdf ou en librairie. Et pourtant, Pierre Lévy y décrit l’étape d’après, celle d’après le livre et le web actuel, celle qui va compléter et amplifier notre culture actuelle basée sur la production d’écrits. Il est question d’augmenter significativement nos processus cognitifs. Toutes les bases sont là , posées devant nous. Même le chemin est fléché … “Si une communauté dynamique de sémanticiens et de linguistes enrichissaient et faisaient croître ce langage, si un groupe d’ingénieurs programmait et maintenait une collection d’outils logiciels exploitant les possibilités computationnelles d’IEML et si une masse critique d’utilisateurs et de médias sociaux s’emparaient de ces outils, je prétends que nous nous engagerions sur une voie scientifique, technique et culturelle nouvelle, menant à long terme vers une augmentation significative des processus cognitifs humains.

ça tombe bien, parce que nous avons quelques problèmes sérieux à résoudre …

computationsémantiquenaturelle

L’espèce humaine se caractérise par ses capacités à créer et manipuler des symboles complexes. Retraçant les étapes clés de notre culture à travers l’écriture, l’imprimerie, l’informatique, l’internet puis le web, Pierre Lévy constate que nous n’avons pas aujourd’hui de « dispositif » nous permettant de nous observer en train de converser sur un sujet ou de débattre. Alors que le médium numérique stocke maintenant toute notre culture, son exploitation est aujourd’hui pauvre, à la fois cloisonnée et limitée.

La naissance d’un hypercortex

Et c’est là que le miracle a lieu, Pierre Lévy démontre qu’il est possible (techniquement) de construire ce “dispositif” permettant de voir et comprendre comment nous, humains, construisons de nouvelles théories, échangeons sur un problème (au hasard le dérèglement climatique ou l’écologie), débattons, faisons émerger de nouvelles approches. Nous serions donc capable d’inventer la couche suivante, celle qui s’appuie sur le web pour nous permettre de voir et comprendre notre culture, les courants de pensée sur un sujet ou encore les différentes approches en fonction des langues et des disciplines. Nous allons devenir réflexif, capable de voir de notre propre fonctionnement dans le miroir d’un Hypercortex numérique. Jaron Lanier dans « Who owns the future », partageait également ce sentiment que le web aujourd’hui n’était pas à la hauteur de ce qu’il pourrait être. Wikipédia, même si elle est co-construite, reste une encyclopédie de base ; elle se consulte comme un livre.

Pierre Lévy décrit en détails ces étapes tant d’un point de vue des sciences numériques et des sciences des réseaux, que du point de vue du linguiste, du mathématicien, et bien sûr du philosophe : Rendre computable (c’est-à-dire que des algorithmes pourront analyser et exploiter) notre culture écrite , dans toutes les langues, puis Représenter et positionner nos concepts, nos théories, nos idées dans un système cartographique, appelée la sphère sémantique, pour enfin permettre à chacun de Pouvoir voir et comprendre, dans sa langue maternelle, comment nous manipulons les symboles que nous créons. Pour construire son métalanguage, l’IEML, Pierre Lévy s’appuie sur un trivium généralisé  (être, signe, chose / grammaire, dialectique, rhétorique) qui conceptualise les structures sémantiques des langues et des échanges d’idées.  Puis il crée un système de symbole permettant  à des automates programmables de tirer profit  du médium accessible par un réseau ubiquitaire, aux capacités de stockage quasi-illimitées.

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Et si l’IEML et la sphère sémantique nous étaient indispensables pour comprendre les problèmes de nous essayons de résoudre aujourd’hui ? Avec les livres et le web actuel, nous avons forgé le concept de développement durable, dont nous observons tous les jours la faiblesse. L’esprit humain a toujours utilisé les technologies disponibles pour s’augmenter et réfléchir ses fonctions symboliques: hier le forum, puis le parchemin, le livre, la bibliothèque, et maintenant le web. Que deviendrait-il avec l’IEML ? Et si nos problèmes “modernes”, systémiques, complexes, foisonnant de boucles rétroactives n’étaient tout simplement pas compréhensibles sans ce dispositif réflexif, sans ce dernier niveau de symbole ?

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Que ferons nous de ce médium augmenté ? Comment nos enfants apprendront ?

Il aura fallu plusieurs générations après l’invention de l’imprimerie pour que se crée un système d’exploitation permettant la production et la diffusion de livre, avec pour conséquence une augmentation de la diffusion des savoirs. En général, l’évolution culturelle suit l’évolution technique.

Comment nos enfants apprendront avec l’IEML ? Comment produiront-ils de nouveaux savoirs, de nouveaux symboles ? Ces deux questions sont pour moi essentielles. Stéphane Vial, dans sa thèse La révolution numérique, propose 11 caractéristiques au médium numérique actuel. Pour S.Vial, l’hypothèse, c’est qu’une révolution technique est toujours une révolution ontophanique, c’est-à-dire un ébranlement du processus par lequel l’être (ontos) nous apparaît (phaïnô) et, par suite, un bouleversement de l’idée même que nous nous faisons de la réalité. L’ontophanie numérique résulte de onze caractéristiques phénoménologiques propres à la matière calculée, qui sont présentées dans un ordre didactique favorisant la compréhension globale du phénomène numérique. Il s’agit de la nouménalité, l’idéalité, l’interactivité, la virtualité, la versatilité, la réticularité, la reproductibilité instantanée, la réversibilité, la destructibilité, la fluidité et la ludogénéité. La révolution numérique, c’est aussi quelque chose qui se sculpte et se façonne, se coule et se moule dans les projets des designers. C’est une révolution de notre capacité à faire le monde, c’est-à-dire à créer de l’être.

Pour Stéphane Vial, dans l’être et l’écran préfacé par Pierre Lévy, “Nous sommes donc les enfants de l’ordinateur. Pour l’exprimer autrement : l’ordinateur est notre « objet technique total ». Par là, il faut entendre un objet technique à partir duquel s’élabore et se structure la totalité d’un système technique, un peu comme un « fait social total », chez Marcel Mauss, résume la totalité des institutions d’une société. Le système bielle-manivelle était l’objet technique total du système technique classique. La machine à vapeur était l’objet technique total du premier système technique industriel. L’automobile était l’objet technique total du deuxième système technique industriel. L’ordinateur en réseau est l’objet technique total du troisième système technique industriel, le système technique numérique.”

Mais il s’agit du médium actuel, pas celui “augmenté” par cette prochaine capacité réflexive. Comment nos enfants vont se percevoir eux mêmes en ayant recours à la sphère sémantique ? Ce nouveau médium apportera probablement, ce que Jean-françois Noubel travaille au quotidien, l’holoptisme. Il s’agit d’une architecture, d’un dispositif ou d’un espace qui permet à tout participant de percevoir en temps réel les manifestations des autres membres du groupe (axe horizontal) ainsi que celles provenant du niveau supérieur émergeant (axe vertical). Grâce à la sphère sémantique et l’Hypercortex, le médium numérique va faire émerger cet axe vertical : des images, des représentations de nos concepts, de nos discussions sans aucune cloison linguistique, disciplinaire ou religieuse.

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Percevoir à l’ère numérique, c’est être contraint de renégocier l’acte de perception lui-même, au sens où les êtres numériques nous obligent à forger des perceptions nouvelles, c’est-à-dire d’objets pour lesquels nous n’avons aucune habitude perceptive. Cette renégociation perceptive n’a rien de naturel. Elle exige du sujet contemporain un véritable travail phénoménologique en vue d’apprendre à percevoir cette nouvelle catégorie d’étants, les êtres numériques, dont la phénoménalité est inédite et par conséquent désarmante.” nous indique Stéphane Vial, L’être et l’écran.

Ayant une meilleure compréhension et vision de l’influence de son action dans la culture collective, l’enfant sera naturellement éduqué pour construire en groupe, fonctionnera par itération en s’adaptant aux retours, tout en cherchant à développer des compétences individuelles valorisées et reconnues par le groupe. Le dispositif réflexif apportera également un miroir naturel à l’éducation et à l’autoformation, et pourra également faire ressortir en “négatif” les champs culturels pauvres ouvrant des besoins de formation et des champs à explorer. Pour Pierre Lévy, “[il s’agit] d’utiliser la nouvelle écologie logicielle massivement distribuée pour créer et partager de la signification pair à pair, pour perfectionner les capacités personnelles et collectives de produire, gérer et s’approprier des connaissances.”

Un outil pour découvrir l’holoptisme en grand nombre

Sur le plan technique, comment constituer de tels espaces artificiels permettant de se mettre en situation d’holoptisme, pour des collectifs constitués de nombreux participants ? The transitionner nous apporte quelques éléments. Il s’agit d’inventer des espaces d’échange et de savoir qui :

  • se montrent accessibles et disponibles à tous en temps réel, rejoignant la notion d’équipotentialité;
  • ne surchargent pas d’information, mais au contraire offrent à chacun des synthèses artificielles "angulées" et contextualisées;
  • permettent la matérialisation, la visualisation et la circulation d’objets-liens destinés à organiser la convergence et la synchronisation du collectif.

Telles devront être les futures interfaces du médium numérique imaginé par Pierre Lévy. La portée transformatrice de l’Hypercortex ne doit pas être sous-estimée. Comme Teilhard de Chardin l’avait imaginé dès les années 1950, l’espèce humaine n’a pas terminé son évolution  et l’Hypercortex pourrait lui apportait le recul nécessaire pour en prendre conscience. “Nous n’avons, observe Teilhard, étudié les problèmes humains que « par le petit bout », de façon trop fragmentaire et myope. Il vaut mieux mesurer les dimensions de l’hominisation en cours. C’est désormais vital pour bien affronter des phénomènes que nous comprenons encore mal, que nous situons mal, et pour lesquels nous ne disposons que de remèdes ponctuels, faute de recul.

Teilhard de Chardin nous décrit l’Hypercortex avec une précision inédite, il y a  plus de 60 ans, avant l’invention distribué de l’ordinateur  : “La Noosphère ne forme qu’un impalpable et fin tissu (mais de plus en plus serré) de relations à la surface de notre planète, où la Biosphère (c’est-à-dire l’ensemble des vivants et de ce qui les fait vivre) n’est elle-même qu’une couche presque imperceptible. Ainsi procède la nature : plus les substances chimiques sont complexes, plus elles sont rares (et récentes), dispersées dans l’espace par la fournaise des plus grosses étoiles quand celles-ci explosent. Encore plus rares sont les organismes vivants, plus vulnérables, exposés à la dissolution. Plus rares enfin les êtres humains ; et exceptionnels ceux qui, parmi eux, sont suffisamment éveillés pour se donner la peine de réfléchir. Alors, quand ils réfléchissent, comment ne seraient-ils pas saisis d’un immense respect pour leurs frères humains, ces étranges et sublimes produits d’une Évolution qui a mis quinze milliards d’années pour les mettre au monde !” [...] “on verra la Noogenèse donner naissance à des cerveaux artificiels, pourvus de mémoires immenses et de pouvoirs décisifs. En application aussi d’une loi organique de subsidiarité, des automatismes savants réserveront aux grandes décisions leur énorme surcroît de réflexion : l’humanité commencera à devenir intelligente…

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Cette approche centrée sur l’Homme et sa capacité d’augmenter lui-même son intelligence collective par sa culture “augmentée”, va à l’encontre de celle portée par le courant de l’Intelligence Artificielle porté par Ray Kurzweil, aujourd’hui Directeur chez Google. Pour ce dernier la singularité se définit comme le moment où les machines seront capables de créer une nouveauté sans intervention humaine. A partir de ce point là, notre futur ne nous appartient plus, il est conditionné en partie par les machines. Pierre Lévy réfute cette vision en considérant que notre intelligence collective est avant tout liée à notre capacité à manipuler des systèmes symboliques (language, écriture, mathématique, musique) de plus en plus complexes. En  permettant la représentation et la manipulation de nos processus d’intelligence collective dans le miroir de l’Hypercortex nous engagera sur la voie d’une réflexivité augmentée.

Pour nos enfants, l’Hypercortex  sera probablement multiple, utilisant plusieurs interfaces dont celles connues aujourd’hui, comme la réalité augmentée,  ne sont que des brouillons. Stéphane Vial traduit l’influence des interfaces numériques : “Les interfaces numériques constituent bien une nouvelle matrice ontophanique, une nouvelle forme où se coule notre perception, tout comme l’ont été avant elles les machines mécanisées du premier puis du second système technique industriel. En s’intégrant à notre expérience-du-monde, elles créent un nouvel angle de vue phénoménologique par lequel les êtres virtuels du système technique numérique peuvent advenir en tant que phénomènes du monde. Elles sont les nouveaux appareils qui forgent le nouvel apparaître. En vivant avec elles, nous apprenons la phénoménalité numérique et nous nous éduquons à la nouvelle ontophanie.”

Ces matrices ontophaniques transformeront les livrables des calculs  de l’IEML et les représentations des écosystèmes d’idées en nouveaux symboles manipulables. La puissance, la diversité et également la capacité à décloisonner toutes les disciplines actuelles, de notre intelligence collective ainsi augmentée seront déterminantes pour comprendre, représenter les problèmes modernes sur lesquels notre culture achoppe.

Pierre Lévy nous guide dans notre futur en proposant les premiers usages. “L’Hypercortex permettra donc d’augmenter tous les processus de collaboration sémantique. Il permettra d’abord de traverser les cloisonnements imposées aujourd’hui par les langues naturelles, les ontologies, les plates-formes des médias sociaux, les moteurs de recherche et en général par les grandes entreprises du Web basées sur le cloud computing. Ensuite, il augmentera considérablement la puissance et l’interopérabilité des calculs sur les métadonnées, puisque les USL et le courant sémantique sont les variables de groupes de transformations. L’Hypercortex permettra donc de pratiquer de manière plus efficace qu’aujourd’hui (a) le balisage sémantique collaboratif (collaborative semantic tagging), (b) le filtrage collaboratif des données et des personnes (collaborative semantic filtering) et (c) la fouille sémantique collaborative (collaborative semantic search).

La seconde direction de développement est la gestion sémantique des connaissances, qu’elle soit personnelle ou collective. C’est-à-dire la capacité de mettre au point une foule de fonctions de catégorisation et d’évaluation des données différentes selon les traditions, les intérêts et les points de vue des conversations créatrices et la capacité d’interopérabilité, de comparaison et d’échange ouverte par un système de coordonnées sémantiques commun.

La troisième direction de développement porte sur la simulation et la modélisation des systèmes cognitifs personnels et collectifs. On peut penser évidemment au domaine des sciences humaines, mais aussi au management, au design, au marketing, à la conception de jeux collaboratifs, à l’art en réseau, au digital storytelling, etc. De nouveau, le point capital est que les modèles cognitifs – aussi variés soient-ils – produits dans le cadre de référence de l’Hypercortex sont génératifs, évolutifs, interopérables et peuvent s’échanger des unités d’information, des données et des fonctions.”

En observant l’impact actuel du web, des MOOC sur l’enseignement et la formation en général, l’Hypercortex aura des conséquences majeures sur nos processus collectifs d’apprentissage en ouvrant des interfaces d’emblée mondiales, découplées des découpages territoriaux (même si il sera possible d’étudier également l’influence de ces découpages), en permettant à chacun d’accéder à ce médium (notion essentielle d’équipotentialité) et de changer de regard (auteurs, lecteurs, critiques, curateurs, …), en rendant possible l’interaction temps réel des parties prenantes en développant de nouvelles conversations créatrices.

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La cognition autopoiétique

Ce dispositif technico-culturel, l’Hypercortex, va bouleverser jusqu’à notre propre représentation de nous-mêmes. La production de “soi” (corps, possession, réseaux, histoire, généalogie), l’autopoièse, et la production de nous (organisme, territoire, language, récit, règle, …) seront ré-interrogés réciproquement, conduisant à de nouveaux bricolages, de soi et de nous.

Une émission de Place de la Toile sur France Culture a été consacrée à l’IEML, à écouter !

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5 réponses à Avec l’Hypercortex, l’humanité commencera à devenir intelligente

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  3. Merci Gabriel !
    J’ai capté pas mal de choses mais pas tout ! ;-)
    Impressionné par le texte de Theilard de Chardin !!

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